En ce mardi de mai, les cultivateurs s’activent sur les pentes sableuses des montagnes de Huye, dans le sud du Rwanda. Sur ce sol infertile car très acide, il n’y a que les caféiers qui tirent leur épingle du jeu. Viateur Munwanaghyaka en cultive justement depuis 1968. En revanche, cela fait à peine trois ans qu’il travaille au sein de la coopérative Kokamba aux côtés de ses voisins, Hutus et Tutsis confondus. "Il n’y a pas de problème, nous sommes tous Rwandais", dit-il le sourire aux lèvres. Un discours qui revient systématiquement lorsqu’on les interroge sur les relations actuelles entre Hutus et Tutsis – ces termes ne sont plus employés aujourd’hui – mais qu’il est difficile de percer à jour.

Toujours est-il que dans ce pays à jamais marqué par un génocide "de voisins", faire cohabiter bourreaux et victimes était une gageure. Les coopératives y sont parvenues. "Elles ont beaucoup contribué à la réconciliation, confirme Emmanuel Minani, président du comité exécutif de Kokamba. Beaucoup de rescapés étaient blessés ou seuls. Sans les coopératives, ils n’auraient pas pu cultiver leurs terres."

"Ceux qui partagent un même but"

Tout a commencé en mai 1999. Soucieux d’améliorer leurs conditions de vie, 230 petits producteurs, dont beaucoup de veuves et orphelins du génocide, fondent la première coopérative de café du Rwanda. Ils la baptisent Abahuzamugambi, "ceux qui partagent un même but" en kinyarwanda, la langue nationale. Objectif : mobiliser les efforts de tous ses membres, de la production à la commercialisation du café, et ainsi faire face à la pauvreté généralisée qui sévit dans la région.

Deux ans plus tard, ils installent une station de lavage qui leur permet d’assurer toutes les étapes de transformation du café, d’en améliorer la qualité et donc de commencer à l’exporter. Aujourd’hui, la coopérative réunit 2000 producteurs et leur "café de Maraba", commercialisé aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, se vend trois fois plus cher que ceux des autres producteurs rwandais. Grâce à ces revenus, les caféiculteurs ont pu investir dans du bétail et scolariser leurs enfants.

Des mariages et baptêmes qui soudent la communauté

L’initiative a fait des émules. "Rien qu'au niveau du district de Huye, on recense actuellement 193 coopératives ayant une personnalité juridique et 13 d’entre elles disposent de leur propre station de lavage", explique Charles Karangwa, responsable du programme gouvernemental Maraba Intensification Coffee. Grâce à la qualité des opérations de traitement du café, les prix ont progressivement augmenté, permettant aux caféiculteurs d’améliorer leur niveau de vie.

Quand le salaire mensuel moyen d’un Rwandais s’établit aux alentours de 22 euros, "celui d’un membre d’une coopérative est estimé à 31 500 francs rwandais (34 euros)", indique Charles Karangwa. "Nous avons également accès à l’assurance-maladie", explique Viateur. Ce dernier a par ailleurs été incité à s’installer dans un village pour avoir accès à l’eau et l’électricité.

Ainsi réunis autour d’une activité commune et génératrice de revenus, les cultivateurs parviennent à mettre leurs rancœurs de côté, du moins en façade. "Ce n’est pas toujours facile mais pendant que les gens s’occupent, ils ne pensent pas à se faire la guerre", explique Valéry Ndagijimana, de l’Office national pour les exportations agricoles, en lien quotidien avec les caféiculteurs. "Les familles travaillent ensemble, il finit par y avoir des mariages et des baptêmes, explique Emmanuel Minani. Cela permet de casser les barrières. "