"Au secours, je suis Amanda Berry". Lundi, le 911, numéro d'urgence de la police américaine, a reçu l'appel affolé d'une jeune femme, à Cleveland (Ohio). Enlevée il y a dix ans, elle a expliqué avoir été séquestrée depuis, avec deux autres jeunes femmes par trois hommes aujourd'hui âgés d'une cinquantaine d'années. Amanda Berry, Gina DeJesus et Michele Knight ont été kidnappées alors qu'elles étaient respectivement âgées de 16, 14 et 21 ans et la première a eu un enfant, une petite fille, lors de sa séquestration. Aujourd'hui libres, comment vont-elles pouvoir se reconstruire ? La psychiatre et victimologue Geneviève Pagnard* fait le point pour Metro

Quels sont les principaux obstacles auxquels vont être confrontées les trois victimes ?
Ces jeunes femmes ont été coupées du monde pendant dix ans. Dix années définitivement perdues, ce qui est extrêmement traumatisant. Toutes trois ont vécu sous l'emprise de ces trois hommes beaucoup plus âgés, adoptant leur mode le mode de fonctionnement. Ce qui a considérablement perturbé leur évolution personnelle, à un âge où l'on est très perméable. Il va falloir qu'elles apprennent à vivre selon leurs propres choix et à se réaffirmer. Ce qui est un travail long et difficile.

Quel peut être l'accompagnement adéquat après ce genre de traumatisme ?
Elles vont avoir besoin de l'aide de psychothérapeutes spécialisés. L'enjeu est de se construire une personnalité. Lors d'un traumatisme, il y a la vie avant et la vie après. Et après une telle expérience, ce ne sera plus jamais pareil. Pour les aider, il existe une thérapie spécifique, l'EMDR, qui utilise la stimulation sensorielle du corps. Le passé des victimes joue également un grand rôle dans leur rapidité de reconstruction : si elles ont grandi, avant l'enlèvement, dans un environnement structuré, le traitement se fera plus facilement.

L'une d'elles a eu un enfant, ce qui implique des abus sexuels...
Justement, là aussi elles ont sûrement été conditionnées par la loi de leurs kidnappeurs, ce qui va influencer à vie leur rapport à la sexualité. L'adolescence est la période à laquelle elle se développe, les ravages psychologiques, énormes, se font alors beaucoup plus rapidement et très profondément. Il y a également la question de la petite fille : a-t-elle été victime de sévices, qu'a-t-elle vu ? Désormais, il va falloir que les victimes trouvent quelque chose auquel se raccrocher.

Justement, peut-on craindre un syndrome de Stockholm ?
Vu ce qu'elles ont vécu, le syndrome de Stockholm n'est pas ce qu'il y a le plus à craindre. De plus, nous pouvons supposer que, l'une d'elle ayant appelé à l'aide (Amanda Berry, ndlr), elles ont encore ce ressort en elles, celui de réagir. Aujourd'hui, ce qui va être le plus dur c'est de se réadapter à une société qui a énormément évolué et qui se transforme continuellement. Elles ont dix ans de décalage, il faut les mettre à l'abri de toute agitation afin qu'elles reprennent pied progressivement.

*Auteure de Crimes impunis ou Néonta: histoire d’un amour manipulé, Prime Fluo Editions, 2004

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