Une première en France. Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé jeudi qu'une enquête interne allait être ouverte concernant les violences sexuelles faites au femmes au sein de l'armée française. Une décision qui fait suite à la publication, le même jour, du livre La guerre invisible (éd. Les Arènes et Causette), dans lequel deux journalistes, Leïla Miñano et Julia Pascual, dévoilent, une cinquantaine de témoignages à l'appui, les nombreux cas de harcèlement, violences, bizutages et humiliations subis par "les Féminines".

Un ouvrage, fruit de deux ans d'enquête, dans lequel on rencontre par exemple le soldat Khadija, abusée par un ancien collègue de caserne, qu'elle a décidé de poursuivre en justice. Au tribunal de grande instance de Marseille, il "peine à expliquer 'ce qui lui pris', ce soir-là au restaurant, lors d'une journée de "cohésion militaire", quand il attrape brusquement la tête d'une subordonnée pour l'approcher de son sexe afin de simuler une fellation". Avant d'ordonner "Suce-moi ! Suce-moi ! Tu as sucé Martin et Robert". Le caporal-chef, sommé de s'excuser, a fini par insulter et "bousculer" la soldate, enceinte, qui aurait refusé ses excuses. Le certificat d'un médecin légiste atteste que cette dernière "a reçu un coup de poing derrière l'épaule et un coup de pied sur la hanche qui l'a projetée à terre". Quelques jours après l'agression, le soldat Khadija a perdu son bébé.

"Si vous portez plainte, vous allez être déplacée"

Lorsque les soldates se risquent aux dénonciations, elles connaissent plus ou moins toujours le même sort : la mutation ou la mise au placard. Quand leurs agresseurs, eux, sont rarement révoqués. C'est ce qui est arrivée à Léa Garreau, 21 ans, pour qui l'armée représentait "un rêve d'enfant". Après avoir été victime d'attouchements et de harcèlement, cette gendarme adjoint volontaire (GAV) explique que sa hiérarchie supérieure lui a "laissé vingt-quatre heures pour décider" si elle voulait porter plainte. L'officier de sa brigade l'a convoquée le lendemain et l'a mise en garde : "si vous portez plainte, vous allez être déplacée". Quelques heures après son dépôt de plainte, Léa Garreau est "sommée de quitter les lieux" et est mutée dans une autre brigade. Son agresseur, lui, est parti travailler "dans un secrétariat entouré de femmes".

Dans la lettre adressée à l'Inspection générale des armées et au Contrôleur général des armées, le ministre de la Défense a ordonné une enquête qui devra notamment "présenter et commenter les suites professionnelles, disciplinaires et judiciaires données notamment aux cas évoqués, tant du côté des agresseurs présumés que des victimes". "Même si nos contacts en interne nous disaient que que c'était le branle-bas de combat au ministère de la Défense, explique Leïla Miñano, on ne s'attendait pas à une telle réaction". Dite réaction qui a ravi les victimes.

La journaliste nuance cependant l'annonce de Jean-Yves Le Drian, qu'elle qualifie de "discours en demi-teinte". "L'enquête va être menée par des militaires et les résultats, attendus d'ici un mois, ne sont pas tenus d'être rendus publics. Il aurait fallu qu'une commission d'enquête parlementaire s'en occupe". En attendant, la publication du livre semble avoir encouragé d'autres femmes a livrer leur témoignage aux journalistes. "Nous avons reçu des dizaines de messages !", s'étonne Leïla, avant de conclure : "ce livre était la première pierre à l'édifice, nous travaillons désormais au documentaire".