Et si la mode des selfies gagnait aussi l'isoloir... Aux Pays-Bas, où l'on votait mercredi pour les municipales, les électeurs s'en sont donnés à cœur joie : là-bas, le ministre de l'Intérieur a très officiellement autorisé ces autoportraits par smartphone. "Vous ne pouvez pas affecter la confidentialité du processus de vote en prenant des photos d'autres personnes, mais si vous voulez prendre une photo de vous-même, vous pouvez", a déclaré Ronald Plasterk, avant l'élection, à la télévision néerlandaise. Résultat, le hashtag #stemfie ("stem" signifiant le vote en néerlandais) s'est répandu comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, des responsables politiques s'immortalisant eux-mêmes en train de glisser leur bulletin dans l'enveloppe.

Cette pratique va-t-elle également avoir cours en France dimanche pour le premier tour des municipales ? On peut le supposer : lors des derniers scrutins, des régionales de 2010 aux législatives de 2012, beaucoup d'internautes n'avaient pas hésité à prendre des images dans le bureau de vote pour les partager sur Twitter ou Facebook. Reste à voir si c'est bien légal, l'article L62 du code électoral stipulant que l'électeur "doit se rendre isolément dans la partie de la salle aménagée pour le soustraire aux regards pendant qu'il met son bulletin dans l'enveloppe".

"Une violation du secret du vote"

Metronews a sollicité le ministère de l'Intérieur sur cette question. "On m'en a posé beaucoup depuis le début de la semaine, mais pas celle-ci !", s'est d'abord étonnée notre interlocutrice avant de nous demander, prise de cours, de lui envoyer un mail. La réponse est arrivée 24 heures plus tard. La place Beauvau y note que les selfies "ne sont pas appréhendés par le code électoral", mais elle souligne que le "scrutin est secret" et que les présidents de bureau de vote peuvent "procéder à toute expulsion en cas de trouble à l'ordre public'". "Si le 'selfie' n'est pas en lui-même source de trouble à l'ordre public, poursuit le ministère, il n'apparaît pas recommandé de le faire car le simple fait de le faire et a fortiori de le publier peut générer un soupçon sur l'indépendance de l'électeur quant à son vote. En effet, rien ne peut garantir que cette publication n'ait été exigée, notamment par des pressions."

Pour tenter de préciser la réponse, nous avons joint un éminent constitutionnaliste, Dominique Chagnollaud. Lui aussi est perplexe : "Se prendre en photo dans l'isoloir ? Quelle drôle d'idée !". Mais le professeur à Paris-II avance une réponse : "A priori, je pense que c'est contraire à la loi. Si c'est fait à titre privé, cela ne pose pas de problème. Mais si cette photo donne une indication sur le vote de la personne et qu'elle est diffusée avant la fin du 1er tour, c'est une violation du secret du vote, de nature à influencer les autres électeurs."

Les adeptes du selfie sont prévenus. Mais la loi française et les règlements électoraux ne contenant aucune disposition précise sur l'usage des téléphones portables dans les bureaux de vote, ils risquent d'être nombreux à s'engouffrer dans la brèche.