Hier, en accueillant Metro dans son bureau, Fadela Amara s’est dite « fatiguée». Ce matin, la secrétaire d¹Etat chargée de la politique de la ville devrait recueillir le fruits de plusieurs mois de travail interministériel : le plan banlieue, tant attendu. François Fillon et la plupart de ses ministres seront à Meaux, aujourd’hui, pour un Conseil Interministériel de la Ville, où ils présenteront leur contribution au plan « Banlieues espoir ». Celle qui se définit elle-même comme une « emmerdeuse » nous précise en avant-première les grandes lignes de ce plan. Sans oublier de réagir vivement à quelques affaires qui ne pouvaient laisser indifférente l’ancienne présidente de « Ni Putes Ni Soumises ».

Un tournoi de basket féminin interdit aux spectateurs masculins, une piscine réservée aux femmes dans l’Isère, cela vous choque ?
Cela m’interpelle et me gêne beaucoup. Je n’aime que la mixité. Comme la laïcité, c’est une valeur qu’il faut défendre coûte que coûte. Je l’ai fait quand j’étais présidente de « Ni Pute Ni Soumise » et je continuerai. Il faut faire très attention à ne pas encourager inconsciemment des dynamiques qui amènent à la séparation entre les hommes et les femmes, même quand elles partent d’un bon sentiment. Car derrière ces demandes se cachent souvent des philosophies intégristes. Encourager la différenciation des sexes, c’est favoriser l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes.

Quelle est votre position sur l’affaire du mariage annulé pour « non virginité » ?
Les conséquences de la décision qui a été prise sont dramatiques car elles mettent une pression énorme sur les filles des quartiers. Encore une fois, nous sommes dans une situation où le corps de la femme est confisqué. Le droit doit évoluer avec la société. Mais cette décision de justice accrédite l’idée que la virginité est une « qualité essentielle » pour une jeune mariée. En cela, c’est profondément scandaleux. Il ne faut donc surtout pas que cette décision fasse jurisprudence.

Ces affaires vous inquiètent ?
Oui. Les petites décisions s’accumulent, on laisse faire, elle finissent par former une ligne droite qui devient une ligne de conduite. Et, à l’arrivée, on s’apercevra que la condition des femmes a régressé. Il faut donc être très vigilant. C’est très facile d’asseoir la domination masculine, de profiter de chaque brèche, particulièrement dans les quartiers populaires. C’est un engrenage d’autant plus dangereux que celles qui résistent sont mises sous pression et jugées par un « tribunal communautaire ». C’est aussi pour cela que l’Etat républicain laïc doit retrouver toute sa place dans notre société et dans les quartiers. C’est d’ailleurs l’objectif du plan qui sera présenté aujourd’hui lors du Comité Interministériel de la Ville.

En quoi consiste ce plan ?
D’abord, je tiens à souligner que c’est la première fois que ce comité se réunit depuis mars 2006, et que c’est la première fois qu’il se réunit en banlieue, à Meaux en l’occurrence. Chaque ministre - y compris les « gros ministres » - va y présenter son plan d’action sur trois ans en faveur des banlieues. Je suis très fière de cela. C’est l’ensemble du gouvernement qui s’investit en faveur des banlieues. Le plan intitulé « Espoir Banlieues » reprend les orientations définies par le Président de la République en février dernier, qui reposent sur trois axes : le désenclavement local, grâce à l’amélioration des transports ; la réussite éducative et l’emploi des jeunes. Il s’agit d’une politique de la ville « sur mesure », clairement orientée vers les citoyens des quartiers sensibles. Son ambition est de faire des quartiers populaires le vivier de l’élite de demain.

Initialement, cette réunion était prévue lundi. Pourquoi a-t-elle été reportée ? Plus généralement, pourquoi la mise en place de ce plan semble-t-elle si lente ?
Il a fallu mobiliser chaque ministre. Il y a eu des tensions car, et c’est parfaitement légitime, chaque membre du gouvernement considère que son propre domaine est prioritaire. J’ai donc passé mon temps à aller frapper à la porte de tous mes collègues pour leur dire : « il me faut ton programme en temps et en heure. Fadela ne peut pas s’occuper toute seule de tout ! » Il y a eu un gros travail sur le fond. Et jusqu’à la dernière minute, des ministres ont rajouté des mesures ! Il a fallu bousculer les mauvaises habitudes de certains technocrates qui ont tendance à freiner l’application des décisions. Avant d’annoncer une mesure, il faut s’assurer qu’elle deviendra palpable et concrète, surtout dans les banlieues où tant de promesses sans lendemain ont été faites. Tant que tout n’était pas prêt, il est préférable d’attendre avant d’annoncer quoi que ce soit. Aujourd’hui, les mesures sont applicables. Tout doit se décliner très vite. Je ne dis pas que ce plan est suffisant, mais je vous assure qu’il est solide et fera changer les choses rapidement.

Quel est la mesure phare de ce plan « Espoir Banlieues » ?
Le « contrat autonomie ». Dans certaines cités, les taux de chômage des jeunes dépasse 40 %. Ce contrat s’adresse à ceux qui ont moins de 26 ans, vivent dans les quartiers en difficultés et peuvent rejoindre le monde du travail. Le jeune signe un contrat avec un organisme, public ou privé, qui va le connecter au monde de l’entreprise, le former et l’accompagner pendant au moins un an. L’organisme est payé au résultat. En clair, l’Etat ne le paye complètement que si le jeune est effectivement intégré dans une entreprise au bout de six mois, avec un salaire et un vrai contrat. Ce système est important parce qu’il conduit le jeune directement dans une phase active, sans passer par la case assistanat. Les premiers contrats autonomie seront signés à la fin du mois. Il y a en aura 45 000 au cours des trois prochaines années. Si ce dispositif marche, il pourrait ensuite être étendu à l’ensemble des jeunes sans emploi.

Comment seront financés ces contrats ?
250 millions d’Euros ont été débloqués pour les « contrats autonomie ». Je n’ai pas d’inquiétude sur le plan budgétaire. Au total, au moins un milliard d’Euros seront consacrés au plan « Espoir Banlieues ». 500 millions, issus du budget transports du « Grenelle de l’Environnement » seront consacrés au désenclavement des quartiers. Une partie sera par exemple utilisée en région parisienne , pour créer une liaison, par tramway, entre le plateau Montfermeil-Clichy-sous-Bois et le T4, facilitant ainsi l’accès aux lignes B et E du RER. Le but : rapprocher les habitants des bassins d’emplois de Roissy et de Marne-la-Vallée. 200 millions seront en outre dédiés aux mesures éducatives, mises au point par Xavier Darcos, comme l’accès de 5 % des lycéens issus des quartiers sensibles aux classes préparatoires aux grandes écoles ou la mise en place d’une cellule d’alerte contre la déscolarisation, qui seront opérationnelles dès la rentrée prochaine. Et puis, il y a aussi les deux millions d’Euros qui permettront de mettre en place les « délégués du préfet », une innovation qui me tient particulièrement à cœur.

De quoi s’agit-il ?
Le « délégué du préfet » sera un fonctionnaire, volontaire, qui s’installera directement dans les quartiers en difficultés et y représentera la politique de la ville. Il symbolisera le retour de la République et de l’Etat au cœur des cités. Il sera en contact quotidien avec les habitants et avec les associations pour résoudre les problèmes plus rapidement. Ils seront 350 et bénéficieront d’une prime de 10 000 € sur trois ans. Actuellement, j’examine les candidatures. Je suis exigeante : les délégués du préfet devront avoir une conviction républicaine forte et être efficace. Le travail de reconquête qui les attend dans certains quartiers sera extrêmement difficile, y compris en termes de violences.

Aujourd’hui, vous ne parlez plus de plan « anti-glandouille » ?
J’ai été mal comprise à ce sujet. J’ai parlé de « tolérance zéro contre la glandouille ». Quand j’ai dit cela, je visais l’environnement qui, dans certains quartiers, favorise la déshérence des jeunes et les pousse à ne rien faire. La plupart d’entre eux ont des ressources qu’ils gâchent parce que trop de portes se ferment ou trop de choses se dégradent autour d’eux. J’aimerais bien, par exemple, que l’on s’interroge aussi sur la responsabilité des certains bailleurs sociaux, qui ne font pas correctement leur travail d’entretien des bâtiments. Je vais donc créer un « droit d’alerte » des habitants : en cas de problème récurrent, ils pourront saisir le préfet qui établira les responsabilité, et passera à l’action, y compris en sanctionnant les récalcitrants.

Des associations de quartiers se plaignent de ne plus avoir de subventions et affirment être les oubliés du nouveau plan banlieue. Que pouvez-vous leur répondre ?
Après les émeutes de novembre 2005, seules les associations qui avaient les reins solides ont survécu. Dès mon arrivée au gouvernement, j’ai décidé de redynamiser le tissu associatif, je viens de cet univers et je connais son rôle vital dans les quartiers. Seulement, nous sommes devenus beaucoup plus attentifs. Ces associations doivent signer une convention et respecter un certain nombre de conditions, notamment l’exigence républicaine et laïque. J’ai incité les préfets à la vigilance. Il est hors de question que je finance des associations intégristes qui se cachent derrière des œuvres sociales ou des associations de soutien scolaire ! A l’inverse, nous allons créer un dispositif qui permettra de débloquer dans un délai de 48 heures, une petite somme – 500 euros au maximum - pour aider des jeunes qui ont un projet associatif intéressant.