Bonjour à toutes et à tous, et bienvenue à vos questions.

Sabine : Bonjour. Que retenez-vous de cette visite en France?
Le concept de "laïcité positive" adoubée conjointement par Nicolas Sarkozy et Benoît XVI depuis l'Elysée, ce qui est une façon très habile mais aussi très politique de faire passer la laïcité tout court pour négative...

Cluster : Selon vous, c'est quoi les principaux atouts de Benoît XVI ?
D'après les commentateurs religieux, son sourire... plus sérieusement, je pense que c'est un homme réfléchi. Malheureusement pour les catholiques ouverts d'esprit, il défend de façon très réfléchi une vision étroite du catholicisme.

Francis : Comment l'Eglise interprète elle le projet de "laïcité positive" ?
L'Eglise utilise ce concept depuis longtemps. En 2005, le cardinal Ratzinger disait vouloir encourager une laïcité "saine et positive" qu'il oppose à la laïcité telle que nous la connaissons en France. Son secrétaire d'Etat a été très clair juste avant sa venue en France : il s'agit de faire une place de choix à la parole de l'Eglise dans l'espace public et politique. Comme en Italie ou aux Etats-Unis.

Inès : Qu'entendez-vous par : "une façon habile et politique de faire passer la laïcité pour négative"?
Regardez les effets de ce concept dans le débat public... Le débat sur l'intégrisme, y compris sur les tendances extrémistes de l'Eglise, est évacué. Ceux que l'on accuse d'intégrisme, ce sont les laïques qui tiennent à ce que l'on ne mélange pas trop religion et politique. Comme si le fait de tenir à cette exigence était extrémiste ! C'est donc une façon de redéfinir culturellement, sans même avoir besoin de modifier la loi de 1905, son compromis originel qui visait à tenir à distance l'Etat des Eglises...

Hervé : "Les temps sont propices à un retour à Dieu» a affirmé Benoit XVI, pensez vous aussi que notre société qu'on disait en voie de déchristianisation... soit dans une ère de retour ou de recours à Dieu?
Clairement. Certes, la France est encore l'un des pays les plus irréligieux au monde. Mais c'est une exception. Et même en France, il s'ouvre en ce moment un lieu de culte ou une salle de prière par semaine. Depuis la fin de la guerre froide et l'effondrement du mur de Berlin, tout se passe comme si l'idéal humaniste avait vécu. Ceux qui veulent le salir l'amalgame tantôt avec le communisme, d'autres au contraire avec une forme de néo-colonialisme post-colonialiste. Au fond les deux sont d'accord pour tuer l'universalisme et favoriser le retour du religieux en remplacement...

Rudy : Messe en latin, rappel à l'ordre pour moins de laxisme des cardinaux... est-ce la fin de Vatican II avec Benoît XVI ?
Pas entièrement. Mais en grande partie. Au lieu d'aller vers un Vatican III, nous allons vers Vatican-I. Jeune, le futur Benoît XVI a été l'assistant d'un cardinal qui a beaucoup contribué à faire souffler un vent de réforme lors de Vatican II. Mais depuis la fin des années 60, il est persuadé que l'esprit moderniste a pris le pas sur la lettre du concile et qu'il faut lutter en priorité contre « l’herméneutique de la rupture » que représente à ses yeux la théologie moderne. Il s'emploie à maintenir l'unité de l'Eglise en multipliant les concessions aux plus traditionnalistes, quitte à rogner l'essentiel de Vatican II (comme la réforme liturgique et l'œcuménisme) tout en marginalisant tout catholique jugé trop moderne...

Annael : Qu'est ce que vraiment l'Opus Dei? Quels sont les liens de Benoit XVI avec ce mouvement?
On fantasme beaucoup sur l'Opus Dei. Certaines peurs sont infondées, d'autres sont vraies. En résumé, l'Opus Dei est un Institut ultraréactionnaire, fondé par un Espagnol ayant collaboré au régime de Franco et ayant soutenu la dictature de Pinochet. Il forme quelques prêtres mais surtout des laïques. Et défend un catholicisme doloriste et mortifère, patriarcal, sexiste et homophobe, qui prône le travail et la souffrance comme voie vers la sainteté, et interdit certains livres ou certains films à ses fidèles. Benoît XVI a visiblement conscience du côté limité de leur doctrine (très sectaire) mais s'en accommode et les utilise pour lutter contre tout courant déviant au sein de l'Eglise. Le fondateur de l'Opus Dei fait partie des saints de l'Eglise et a été canonisé alors que Jean XXIII attend toujours....

Quentin: Bush s'est appuyé sur la franche la plus extrémiste pour se faire élire. Benoît XVI applique t'il ce principe pour se maintenir?
Il n'a pas la même ambition électorale. Il agit plutôt par conviction profonde que l'Eglise court à sa perte si elle s'adapte trop au monde moderne. Il utilise l'Opus Dei et les Légionnaires du Christ parce qu’ils défendent des valeurs ultra-réactionnaires qu'il partage (sur les mœurs). Ils lui permettent de résister au prosélytisme des évangéliques, notamment en Amérique latine, ainsi qu'à la théologie de la libération ou simplement aux catholiques de gauche en Europe. Enfin, il facilite la réintégration des traditionalistes parce qu'il pense, comme eux, que la crise morale de l'Eglise est due à la désintégration de la liturgie, qu'il faut réaffirmer une Eglise passéiste pour résister à la modernité, une Eglise sûre d'elle et de son dogme plutôt que relativiste.

Sophia : Qui sont les légionnaires du christ? Quel est leur rôle?
C'est un mouvement fondé au Mexique par un nostalgique des Cristeros, Martial Maciel, qui a développé une vision militaire et réactionnaire du catholicisme. Sa branche, Regnum Christi, anime des centres pour jeunes aux quatre coins du monde. Il a fallu attendre que son fondateur ait 85 ans pour que l'Eglise le mette à la retraite. Tout au long de sa vie, la curie a refusé d'entendre les plaintes, nombreuses, de ses séminaristes ou les mises en garde de jésuites - qui ont dénoncé les abus sexuels auxquels se livrait le fondateur sur les jeunes dont il avait la charge.

Anne-cé: D'où vient Benoit XVI, pourquoi a t'il si peur de la libéralisation des mœurs?
Benoît XVI est malheureusement le produit de cette frange de l'Eglise qui ne conçoit le catholicisme que sur un modèle autoritaire, dans la lignée du tournant réactionnaire initié par Jean-Paul II. Certes, il a parfois des positions très "positives" (puisque le mot est à la mode) concernant l'immigration ou l'environnement, mais le plus souvent il préfère utiliser le poids moral de l'Eglise pour combattre les droits des femmes, la prévention efficace du Sida ou les droits des minorités sexuelles. Comme à l'ONU où le Vatican soutient les pires dictatures islamiques et milite à leurs côtés pour faire interdire certains programmes de planification familiale ou de prévention, ainsi que pour faire interdire la critique envers les religions.

Cèdre : Quelle est votre définition des catholiques réactionnaires? Quelle marge des catholiques représentent-ils?
J’entends par réactionnaires des catholiques qui se revendiquent de cette religion essentiellement pour lutter contre les libertés individuelles au nom de la tradition contre la modernité. Certains veulent même imposer leurs vues dans l'espace public, allant jusqu'à l'intégrisme et à mener des campagnes contre des films qu'ils jugent blasphématoires (comme la Dernière tentation du Christ de Scorsese) ou plus récemment contre une pauvre grenouille en plastique clouée sur une croix pour une exposition dans un musée italien... En France, beaucoup de ses militants sont proches du Front national ou de Philippe de Villiers. Ils sont ultra-minoritaires au regard de l'immense majorité des catholiques français, largement attachés à la laïcité et modernes. Malheureusement, le sommet de l'Eglise se sent plus proche des réactionnaires ultra-minoritaires et les soutient en priorité. D'où quelques grincements de dents (jamais assumés en public) de la part de certains évêques français que Benoît XVI est clairement venu reprendre en main, notamment en célébrant une messe traditionaliste à Lourdes...

Annie : Jusqu'où la reprise en main réactionnaire peut aller?
Elle peut difficilement aller plus loin qu'aujourd'hui. Les médias proches des catholiques de gauche sont montrés du doigt par le Vatican, ceux mettent leurs critiques en sourdine (je pense à l'évolution de « La Croix »), les évêques sont désormais choisis pour leur vision réactionnaire, l'archevêque de Toulouse vient de confier une paroisse au centre de la ville à un prêtre de l'Opus Dei, plusieurs paroisses recommencent à célébrer la messe en latin (cela va augmenter, puisque les traditionalistes sont plus organisés que les modernes et peuvent désormais faire pressions sur les paroisses avec l'appui du pape) et l'Eglise de France confie plusieurs de ses structures pour jeunes à La Légion du Christ... Cela peut difficilement être pire.

Annael : Comment expliquez-vous qu'un tel pape ait été élu alors qu'on attendait un pape réformiste, noir ou d'Amérique du sud?
Tout simplement parce que les cardinaux électeurs ont été choisis depuis des années par le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, c'est à dire par Ratzinger lui-même... qui a une vision très européo-centrée du catholicisme. Il a fait en sorte de contenir la représentation de certains mouvements en plein essor en Amérique latine. Notamment parce qu'en tant que gardien du dogme, il s'inquiète de la foi sensationnaliste, fort peu dogmatique et parfois aussi assez fanatique, dont font preuve certains mouvements dits charismatiques. Cela ne veut pas dire qu'il ne compte pas sur eux pour faire avancer le prosélytisme catholique, ni qu'il ne s'appuie pas sur eux, mais il préfère une vision plus traditionnelle, tout aussi réactionnaire mais plus dogmatique et plus européenne.

Albi : Concrètement un curé de l'opus dei à Toulouse, ça fait quoi? Ca implique quoi?
Cela veut dire un service accompagné d'une morale très dure, très fermée, et la possibilité pour l'Opus Dei de recruter des laïques via cette Eglise officielle, donc d'enrôler des Toulousains grâce à des méthodes sectaires, pour en faire des laïques sûrement travailleurs mais dévorés par la peur du péché. Mais le plus inquiétant est la façon officiel dont l'archevêque de Toulouse a tenu à faire les choses, en l'annonçant par un communiqué de presse, comme pour signifier "désormais, il faudra compter avec l'Opus Dei". Et de fait, contrairement à ce que pensent souvent les gens, c'est un courant interne à l'Eglise.

Adèle : La laïcité est elle menacée en France. Nombreux étaient ce week end, les membres du gouvernement à rencontrer Benoit XVI ou du moins à l'écouter?
Je vais être très claire : oui, la laïcité est menacée. Et elle l'est beaucoup plus par l'actuel gouvernement que par Benoît XVI. "La laïcité positive", cela signifie une laïcité où le premier ministre nous invite tous à communier avec le pape - je ne comprends pas que cette déclaration de François Fillon ait fait si peu scandale -, toujours plus de crédits publics pour l'école privée confessionnelle, une survalorisation de la parole des religieux et des communautés religieuses au détriment des experts (notamment dans le cas du débat sur la bioéthique), la fin du refus d'aménager des heures de cours ou des horaires de piscines non mixtes, ou des menus séparés, en fonction des différentes communautés religieuses. Voire le fait de financer directement le culte sur des crédits que l'on n'attribue plus au social ou au culturel. Bref, c'est une laïcité où l'Etat ne résiste plus au retour des intégrismes (pourtant bien réel) mais au contraire accompagne le repli communautariste et religieux. Avec une préférence très nette pour la communauté et la religion majoritaire, c'est à dire pour le catholicisme, sous prétexte de respecter les "racines chrétiennes de la France". Des racines que Nicolas Sarkozy voudrait voir cimenter notre actuelle "identité nationale". Bref c'est une laïcité qui fera plaisir à certains catholiques de droite, voire très à droite, mais sera à lourde à porter pour tous les autres. Elle risque en prime de réveiller les tensions communautaires, déjà trop fortes. La laïcité dite "positive" ne menace pas seulement la laïcité mais le vivre-ensemble.

Cluster : Benoît XVI est-il vraiment un pape de transition comme on l'avait annoncé ? Qui sera à votre avis son successeur?
Cela dépendra du rapport de force au sein de la curie, de l'esprit critique et de l'effort de résistance qu'auront - ou non - su manifester certains courants plus ouverts. C'est donc l'affaire des croyants. En revanche, tous les citoyens sont concernés et seront responsables de l'avenir de notre laïcité.

Merci à vous tous. Vos questions étaient réellement pertinentes et m'ont permis de préciser certains faits que seuls les livres permettent d'expliquer dans toute leur complexité.

« Les nouveaux soldats du Pape », Caroline Fourest, Fiammetta Venner. Ed. Panama, 315p ; 20€.